mercredi 10 mars 2010

L'erreur de Saint-Thomas !



Thomas, l’apôtre, ne croyant pas à la résurrection de Jésus-Christ aurait dit : « si je ne vois dans ses mains la marque des clous, si je ne mets mon doigt dans la marque du clou, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point. » D’où l'origine de l'expression « je ne crois que ce que je vois » que nous avons pour habitude d’énoncer. Ce dicton nous invite à faire preuve de bon sens en nous signifiant que l'on n'est pas prêt à croire à tout.

Malheureusement ce dicton ne nous incite pas seulement à faire preuve de scepticisme, il laisse aussi présupposer qu'il existe un monde extérieur à nous, objectif, directement appréhendable, perceptible indépendant de notre vécu subjectif : la réalité. Le « je ne crois que ce que je vois », est en complète contradiction avec les connaissances actuelles sur la perception, la cognition et notre expérience intime de notre relation au monde. Assurément, ce ne serait pas renier sa foi que de dire aujourd'hui « je ne vois que ce que je crois » tant il est démontré que je ne scrute le monde qu'au travers de mes propres filtres.

La figure ci-dessous représente schématiquement ce processus de transformation d'informations extérieures à moi passées au crible de mes croyances afin d'en extraire une pensée, une connaissance, une idée signifiante pour moi-même en fonction justement de mes propres croyances et valeurs. À partir de ce modèle du monde construit je projette ainsi, dans le monde extérieur, mes propres jugements, mes a priori, et n'observe, ne retiens de celui-ci que les éléments acceptables par mon modèle du monde. Mes choix, mes actions, ma locomotion sont alors limités et/ou en accord avec mes représentations.

Si nous en restions là, c'est-à-dire une distinction réciproque moi/monde, nous ne ferions qu'entretenir le dualisme concomitant corps/esprit. Le courant de la cognition incarnée (Varela, 1993), engendrement réciproque moi/monde, fait la démonstration que la cognition utilise et dépend de phénomènes corporels élémentaires comme le système sensorimoteur ou les émotions et qu'elle n'est pas uniquement manipulation de symboles désincarnés. Autrement dit, le corps est aussi bien esprit que l’esprit est corps.

Ce long préambule pour dire que le monde, nos actions, le corps et l’esprit sont intimement liés, au point que nous avons pris l’habitude d’observer dans la structure externe et expressive du corps (le non verbal, les émotions, la locomotion…) et la structure interne et vivante des chairs (sensations, système immunitaire, cellules,…) la manifestation de nos états d’esprit. Cependant, nous prenons rarement conscience que la réciproque est également opérante, à savoir que la structure de l’esprit, de la pensée, notamment via les mots, le langage, reflète et influence notre corporéité et notre relation au monde.

Sur la base des travaux de Korzybski (la sémantique générale, 1933) et de Chomski (la grammaire générative, 1957), Bandler et Grinder ont élaboré, au début des années 70, un modèle permettant l'exploration du modèle du monde de chacun (nos représentations construites à partir de nos croyances sur la réalité) afin de l'enrichir de ses propres éléments pré conscients et/ou subliminaux (l’espace global de travail, Baars 1980) ; ce faisant le monde public et le monde subjectif, dans une co-émergence, ne peuvent plus être les mêmes dès que le regard de l’un sur l’autre change ou qu’ils s’éprouvent différemment. L’approchent qu’ils proposèrent alors, prédicat linguistique et métamodèle (développé par la PNL), sera largement reprise aujourd’hui en France, dans l’entretien d’explicitation notamment (Vermersch, 1994), comme méthode de mise à jour du vécu de la personne en lien avec l’action.

Lakoff, un autre tenant de la cognition incarnée (la sémantique cognitive, 1980), précise par ailleurs que « notre cerveau est si intimement lié au corps, à sa forme et à la façon dont il fonctionne que les métaphores qui en émanent sont nécessairement puisées dans ce corps et son rapport au monde. Or pour lui, c’est aussi à partir de ces métaphores que se forment les concepts qui nous permettent justement de penser ce monde. » [1]

L’histoire de Nashreddine, qui était fou, est édifiante à ce sujet, elle illustre parfaitement ces propos avec les suivants :
En passant un jour à côté du fleuve, Nasreddine remarqua un attroupement. Il s'approcha et vit un homme en train de se noyer tout près du bord. Les gens lui criaient : « Donne-nous ta main ! Donne-nous ta main ! », mais l’homme continuait à avaler de l'eau et à se débattre désespérément, en refusant d'écouter les conseils. Nasreddine Hodja reconnu l'homme tout de suite. « Poussez-vous, dit-il aux autres, c'est mon voisin, j'ai le connais bien : il est tellement avare qu’il ne donne jamais rien. » Puis Nasreddine s’approcha du bord du fleuve et cria : « Voisin ! Prends ma main ! » Le voisin s’accrocha à la main tendue, sans hésiter, et fut sauvé de la noyade. [2]
La prise en compte et/ou la prise de conscience de cet entrelacement étroit entre le monde, l’agir, le corps et l’esprit est heuristiquement incontournable. Nous vivons tous sur un même objet que nous nommons Terre, néanmoins, comme nous venons de le voir rapidement, nous vivons chacun dans des univers partiellement, voire totalement différents, avec chacun un monde virtuel et singulier (la matrice ?) à partir de laquelle nous agissons. L’accès à cette réalité virtuelle via le corps (sensation, mouvement) et/ou l’esprit (langage, simulation), son observation, son acceptation puis son usage intentionnel, est la base du travail d’accompagnement sensoriel-perceptif-imaginaire-symbolique mené avec le sportif, ce que nous nommons préparation mentale à défaut d’un autre terme adéquat.

La prise en compte de l’ensemble des éléments présentés rapidement dans ce billet, m’a emmené très tôt à supprimer dans ma pratique d’accompagnement avec les sportifs l’emplois des trois termes suivants : motivation, stress, confiance en soi. Concernant la question de la suppression et/ou recadrage de la motivation, je me permets de reprendre une partie de mes propos :
« Nous employons souvent le mot-étiquette motivation à tort et à travers. Comme un mot fourre-tout qui semble tout expliquer, tout en n’expliquant rien du tout très clairement. Car lorsqu’une personne dit qu’elle n’était pas assez motivée, qu’elle a raté sa course par manque de motivation, elle a tout dit et rien dit !... Partons du concret ! Effectivement le temps du sportif et de l’entraîneur bat sans cesse au rythme des compétitions et des saisons sportives. Il y a toujours un avant, un pendant et un après compétition ! Une motivation avant l’action, une motivation pendant l’action et une motivation après l’action… Recadrer la notion de motivation par rapport à l’action permet de dégager ces trois notions fondamentales que sont l’envie, l’implication, la satisfaction. Avec l’aide de cette nouvelle formulation vous allez toucher du doigt qu’il est très facile de faire référence et/où d’imaginer des outils et interventions dans chacun des domaines afin de soutenir la motivation de ‘votre’ sportif. » [3]
L’usage que nous faisons communément du terme motivation dans notre milieu sportif est en fait une formidable généralisation (processus de regroupement des éléments différents de l’expérience dans une seule catégorie générale) ; son recadrage en envie, implication, satisfaction facilite l’accès à l’expérience sensorielle du sportif, son vécu explicite et implicite de la compétition. Ce processus (recherche transdérivationnelle, voir Chomski) facilite à la fois la précision du diagnostic, le choix des outils et la stratégie d’intervention. L’ouvrage « le cycle de la motivation » décrit et présente de manière pratique cette approche en faisant l’économie du caractère explicatif et argumenté de ce billet.

Concernant la croyance entretenue entre la confiance en soi et la réussite, je me permets à nouveau de citer quelques éléments de mon premier ouvrage cet fois :

« …Poursuivez dans cette quête de la confiance absolue en soi pour gagner et vous rejoindrez rapidement le club des grands perdants, et en continuant à appliquer les autres recettes de ce livre, vous serez bientôt champion toutes catégories. Qui vous a dit que la confiance en soi était nécessaire pour cela [réussir] ?... Personnellement, je ne crois pas que la confiance en soi soit nécessaire dans la performance et la réussite. Et je paraphraserai volontiers des commentaires classiques concernant le bonheur en le remplaçant par la confiance en soi : « Il faudrait se rendre compte, tout au contraire, que la recherche de la confiance en soi est illusoire n'étant au fond qu'une toxicomanie. Comme Aristote l'avait déjà montré, la confiance en soi n'est pas un but, la confiance en soi est le résultat de l'accomplissement d'un but. » Nous associons généralement le sentiment de confiance en soi avec la conscience de se savoir capable de réussir telles ou telles actions et de ressentir en soi cette capacité. Là aussi je tire la sonnette d’alarme. Si nous sommes capables d’une telle prise de conscience c’est que consciemment et plus certainement inconsciemment, nous faisons la part des choses entre ce que nous croyons pouvoir être capable de faire et ce que nous nous croyons incapable d’accomplir, c’est une excellente stratégie pour se fixer des limites ! » [4]
L’entretien, voire le renforcement par certains entraîneurs, parents, journaliste, etc., de cette croyance toxique procède, comme je viens de l’illustrer, d’une dangereuse distorsion (dérivation dans l’interprétation de certaines données de l’expérience). Oui, la réussite augmente le capital confiance, comme nous disons dans le jargon sportif, bien que cela soit loin d’être automatique ; oui, elle peut donner le goût à plus s’investir pour la suite des évènements ; oui, c’est un piège que de la nourrir, de l’observer, pire de l’attendre, pour commencer à réussir. La juxtaposition de la confiance en soi et réussite ne fait qu’entretenir la confusion entre l’acceptation lucide (?) de ses capacités, l’acceptation du doute sur le résultat, le besoin de certitudes pour se rassurer et la détermination comme engagement inconditionnel dans l’action. Le corollaire du piège que représente cette croyance en la confiance en soi pour réussir, s’observe dans le besoin incessant d’une majorité de sportifs de jauger son niveau de forme juste avant la compétition, à l’échauffement par exemple. Et le sportif, de rentrer sans même s’en rendre compte dans des scénarios spéculatifs le détournant malheureusement souvent de la compétition qui elle se joue au présent, à chaque instant.

En supprimant le recours à la confiance en soi comme une des hypothèses explicatives de la réussite et/ou de l’échec nous sommes alors irrémédiablement contraints d’explorer l’expérience sensorielle du sportif, émotion après émotion, acte après acte, et d’ouvrir la porte de son monde virtuel afin de mieux pouvoir l’accompagner vers son prochain objectif.

Quant au terme stress, il relève à la fois de la généralisation (quelque soit le niveau d’excitation, de crainte, d’appréhension, d’envie, d’attente, de sensation, de doute, d’affairement,… tout devient stress dans la bouche/esprit des nombreux sportifs) et de l’omission (processus de focalisation sur certains éléments de l’expérience par suppression des autres). La plus petite variation de l’état interne du sportif (ressentis, sentiments) est alors susceptible, pour des causes très multiples, de se transformer en source de stress, sous-entendu forcement nuisible à la performance ! Et à partir de vécus totalement différents d’exprimer cette demande conformiste : « je veux être plus cool, plus relax, plus calme, etc. » Là encore, la suppression du terme stress de notre vocabulaire nous oblige à retrouver et renommer chacun des différents états internes et d’accéder donc à la structure de référence de l’expérience. Comme nous l’avons vu dans la première partie de ce billet, cet objectif est essentiel pour nous puisque le changement ne peut s’accompagner qu’à partir de modifications au niveau du sensible (l’expérience sensorielle) et/ou du niveau métaphorique (réalité virtuelle interne).

Il existe également un autre intérêt stratégique à prendre l'habitude de recadrer les concepts de motivation, confiance en soi, et stress. Prenons l'exemple du stress, le principe sera identique pour les deux autres termes. Souvent, lorsque un sportif arrive avec « un problème de stress » il demande et/ou nous lui proposons comment être moins stressé, comment gérer son stress, ou encore comment être calme et relaxé. Que faisons nous en répondant directement à cette demande ? D'un côté il amène un problème, trop de stress par exemple, de l'autre côté une demande qui est l'exacte opposée du problème : pas, ou moins de stress. Ce faisant, quelle que soit la stratégie de coping mise en place, nous restons en lien avec le problème. En effet, pour apprécier la qualité de l'amélioration des sensations, du comportement, des pensées, nous sommes implicitement tenus de vérifier régulièrement si nous sommes encore un peu, beaucoup, à la folie, ou pas du tout stressés. Nous restons donc toujours en lien avec le problème. Si à court terme ce type de stratégie est bien évidemment efficace, elle peut vite s'avérer inefficace à plus long terme. Einstein n'a-t-il pas écrit : « on ne peut pas résoudre un problème avec le même type de pensée qui l'a créé ».

Par le fait même de ne plus employer le mot-étiquette de stress, nous évitons ainsi de tomber dans ce piège là. Car l'objectif n'est pas tant la gestion du stress (niveau 1 d'apprentissage : les modifications s’opèrent au niveau des éléments du système ; c'est l'approche classique de l'entraînement des habiletés mentales), que son acceptation afin d'accorder toute notre attention à l'action (niveau 2 d'apprentissage : ce qui implique une modification du système lui-même ; Bateson, 1954). Proposer une solution hors de l'espace problème a été une des inaugurations majeures des thérapies brèves dès les années 70. La démarche que je propose là, incite fortement à cela. Mais le tout n'est pas de me croire, mais d'en faire l'expérience concrète par soi-même dans sa propre pratique : allez-y, faites l’expérience de recadrer systématique ces trois mots que nous ne nommerons plus !

[1] Les métaphores dans la vie quotidienne. G. Lakoff, M. Jonhson, Ed. Minuit, 1986.
[2] Sagesse et Malices de Nasreddine, le fou qui était sage. J. Darwiche, David B., Ed. Albin Michel, 2000.
[3] Le cycle de la motivation. Séminaire d’entraînement T1. O. Guidi, Ed. Dumental, 2008.
[4] S’entraîner à perdre, guide pas pratique. Ou comment réussir à se jouer de ses échecs. O. Guidi, Ed. Dumental, 2006.

1 commentaire:

  1. Il est vrai que la plupart des termes comme la gestion du stress, de la confiance en soi sont utilisés à tort et à travers, le fait de bien s'accorder lors d'un entretien avec la personne accompagnée sur la définition de ses termes évite un certain nombre de quiproquo.
    Ensuite sur la gestion du stress il est vrai que l'on ne peux pas agir dessus directement, d'abord parce que toute source de stress entraine la personne dans un changement et que tout changement amène à "re-déterminer" son cadre de jeu, c'est à dire jouer au présent et pas avec de vieux repères, supprimer ce stress devient inutile, ensuite il est plus intéressant de trouver quels sont les sources de stress et les considérer comme "juste" source pas forcement partie intégrante de notre intérieur.

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